Cahier des doléances
En 1789, l’esprit public et les exigences du temps réclamaient impérieusement des réformes. Louis XVI ordonna la convocation des États généraux : clergé, noblesse et tiers-état. Chaque communauté devait formuler ses demandes en un cahier de doléances. Voici la requête présentée par les habitants de Bezannes : » Le Roy, qui ne veut que le bien de son peuple et dont le seul désir si l’on en juge par son règlement du 24 janvier, est de se rapprocher de ses besoins, et de condescendre à tous ses vœux, le Roy, en daignant jusque sur nous abaisser la majesté de ses regards, c’est lui qui nous donne la confiance de former les demandes suivantes :
« I. Par rapport au clergé nous demandons suppression de tous les privilèges qui l’exemptent de contribuer aux charges de l’État ; n’est-il pas étrange en effet que parce qu’il compose le premier ordre de l’État et la partie la plus noble, le clergé soit exempt d’en supporter des charges ? Mais s’il jouit de quelque revenu, s’il possède des biens, n’est ce pas à l’État qu’il en est redevable ? Pourqu’oy donc en faveur de l’État et pour le bien public refuserait-il d’en faire le sacrifice ? Ainsi la source et le germe fécond de tant de procès ruineux, les Dixmes, quand pourrons-nous en voir l’abolition ! De notre part ce n’est qu’un vœu et ce vœu puisse le temps le réaliser ! Mais il est une demande que nous pourrions plutôt obtenir ; et ce serait celle qui aurait pour objet la suppression du casuel. Depuis si longtemps qu’il existe des murmures le verrons-nous donc toujours subsister ? Jusqu’à quand verrons-nous un prêtre, borné par la modicité de son revenu, compter sur un fond sujet à tant de variations ? Jusqu’à quand le malheureux achetera-t’il sa sépulture ? que l’on donne à ce prêtre un revenu suffisant et qu’il vive d’une manière conforme à son État et que les fonctions il les fasse toutes sans exiger de rétribution.
« II. Par rapport à la noblesse, nous demandons suppression de tous droits seigneuriaux ; comme droit de chasse, droit de lots et ventes, exemption de tailles, banalité des pressoirs, moulins, fours etc., et pour ne nous arrêter qu’à l’article des pressoirs, qui l’ignore, combien peuvent à une bonne vendange préjudicier les pressoirs banaux ? Forcé d’aller à des pressoirs, et souvent ils sont ou en trop petit nombre, ou sujet à des réparations fortuites, le vigneron attend son tour et sa vendange dépérit, les travaux de toute une année sont perdus sans retour, les seigneurs devraient au moins justifier ce droit par des titres authentiques.
« Quant à ce droit d’avoir en tout temps des colombiers ouverts, droit que partagent avec les seigneurs des particuliers, il serait à souhaiter qu’il fut suspendu depuis le mois d’avril jusque vers la fin du mois de novembre si nécessaire dans une paroisse pour y maintenir le bon ordre fussent tenus tous les ans en présence des habitants des officiers de justice réunis au jour indiqué par les seigneurs.
« III. Par rapport au Tiers-état nous demandons réformation dans la magistrature, une marche moins lente dans la justice, les frais et dépens moins considérables : abolition des huissiers priseurs, égalité des poids et mesures dans le Royaume autant qu’il sera possible ; suppression des droits d’aides et de gabelles, le sel et le vin marchands comme les autres denrées ; les droits d’entrée supprimés ou du moins mitigés, l’exportation des grains hors du Royaume sinon révoquée du mois contenu dans des justes bornes et permises avec mesure. Nous demandons qu’il soit fait défense aux ecclésiastiques de faire valoir et de louer par eux-mêmes les Dixmes ; la location des Dixmes à des Ecclésiastiques ne peut que tourner au détriment d’une communauté qui se trouve ainsi chargée de la taille assise sur ces Dixmes dont l’Ecclésiastique est exempt mais que paye le particulier qui les tient à loyer, il serait à souhaiter que la Dixme fut égale partout ; car pourquoi dans un canton payer au vingt tandis que l’on parle de dix dans le canton voisin ? Pourquoi ce peu d’uniformité dans la manière de la percevoir ? Rien de plus à charge encore à une communauté que ces maisons et autres biens acquis par des Bourgeois dans une campagne, lesquels exempts ou presque exempts de taille la font nécessairement refluer sur elle. Nous dirions la même chose des veuves, lesquelles jouissent des biens de leurs mineurs sans payer de tailles, si le seuil nom de veuves ne nous fermait la bouche et n’arrêtait nos plaintes ; mais dans un village n’y auroit t’il pas moyen de soulager la veuve sans charger l’habitant ?
« Nous demandons que les presbytères ainsi que l’Écolage soient aux frais non de la communauté, mais du Dicimateur (sic), chargé de pourvoir et de veiller à la subsistance du curé, Pourqu’oy ne le mettre pas à l’abri des injures de l’air ?
« Quant au maître d’École nous le regardons comme l’aide au curé, le Dicimateur qui donne à l’un doit donner à l’autre.
« S’il nous était permis d’exposer nos besoins privés et de faire des demandes particulières, nous dirions que nous avons des cloches cassées, mais que faute de biens communaux elles sont à refondre ; nous dirions que notre terroir qui est de peu de rapport est encore fort sujet aux gelées ; qu’il souffre de la proximité de Reims ? Que les chemins surtout mangent un terrain considérable ; en plus nous dirions que nous sommes sans bois et qu’il nous est difficile de nous en procurer à cause du voisinage de la ville, où il s’ensuit une trop grande consommation, toutes considérations qui pourroient et devroient même alléger nos tailles.
« Mais il est une demande que nous ferons encore, te c’est celle de la vente des places à l’Église ;
Monseigneur l’Archevêque protecteur né des fabriques paroit en soutenir la location, mais faut t’il que des fabriques s’enrichissent à nos dépens ? cet usage d’ailleurs provient des changements qu’occasionne la location ; car tous les ans on verra un flux et reflux continuel de personnes qui se chasseront successivement de leurs places, et ce désordre ne doit point avoir lieu dans une Église. Fait et arrêté le présent en présence des personnes soussignées le quinzième jour du mois de mars mil sept cent quatre-vingt neuf, après lecture faite :
« T. le ROY, A. PARMENTIER, GOBERT, A. CALANDRE, R. JOUGLET, A. BOURGOIN, Lié SELAPPE, Etienne VIVILLE, Pierre COULON, Jean JOUGLET, GRANTAMY, Lié LAPLANCHE, Jean-Baptiste FROMENT, Antoine COULON, Drouin JACQUET, Etienne LE BOURQ, Brice LE BOURQ, PERSEVAL, PARTOIS, BOUGIE syndic ».
Le Cahier des vœux et doléance rédigé, notre communauté nomma deux délégués chargés de le porter à l’assemblée générale des trois ordres du bailliage de Reims, tenue le 16 mars 1789.
Aux réunions de l’ordre du clergé, M. C. JOLY, curé de Bezannes, était représenté par M. LOISON, curé des Mesneux.
Sans vouloir nous étendre à ce sujet, nous dirons que l’ouverture des Etats-Généraux eut lieu à Versailles le 5 mai 1789, et le 17 juin suivant, ils s’attribuaient la souveraineté, en s’érigeant en Assemblée Constituante.
Les premières réformes de la Constituante furent très radicales. les dîmes et les droits féodaux furent abolis par la loi du 21 septembre 1789. Le 2 novembre, tous les biens ecclésiastiques furent mis à la disposition de la Nation, à charge par elle de pourvoir aux frais du culte et aux traitements des ministres.
Ce décret donnait la même organisation communale à toutes les localités de France. La pluralité absolue des suffrages nommait le maire, le corps municipal et le conseil des notables. Ces élections eurent lieu le 14 janvier 1790.
Il paraît que c’est un dangereux honneur que celui d’être maire à cette époque, car on avait établi dans chaque commune un Comité de surveillance chargé de contrôler tous les actes de l’administration locale et de les dénoncer au besoin. (firent partie de ce Comité les citoyens : Jean JOUGLET, Drouin-Jacquet, Etienne LEBOURG, COULON le jeune, Etienne PONCE, Thomas MASSARI, MALTOt fils, Menu, GRANDAMY, Jacques MANGON, Antoine COULON, MASSARI, Jean MAUPOT, PARMENTIER, LAPLANCHE, André CALANDRE, François CALANDRE …
Notre municipalité, en effet, ne fut pas à l’abri des dénonciations qui eurent cours pendant cette période de troubles. Car le 2 brumaire 1793, le maire avec neuf habitants furent arrêtés et enfermés dans la prison de la Belle-Tour de Reims.
Quelques jours après, le 2 frimaire, nos prisonniers n’ayant vu aucun changement dans leur situation, se décidèrent à adresser une supplique aux maires, officiers municipaux et notables de la Ville de Reims, à l’effet de recouvrer leur liberté et ce en les priant de faire agir tous les moyens en leur pouvoir pour y parvenir. Nous reproduisons ci-dessous cette pièce importante que nous devons à l’extrême obligeance de M. Gustave Laurent, auquel nous adressons ici, nos plus sincères remerciements :
« Reims ce 2 frimaire l’an 2ème de la République française une et indivisible, 1793.
« Humanité, liberté, fraternité.
« CONCITOYENS, « Depuis la date du 22 du second mois de l’an second de la République française (ou le 12ème jour du mois de novembre 1793, vieux stile), vous n’ignorez point concitoyens que nous sommes tous en partie de la municipalité de Bezannes et autres enfermés dans une prison qui fait horreur à l’humanité.
« Nous vous déclarons avec une sincère fraternité et en notre qualité de patriote, que nous n’avons jamais mérités de nos calomniateurs un pareil attentat, mais qui n’altérera jamais note réputation et notre conduite.
« Nos frères habitants, nos femmes et nos chers enfants en rappellent encore à vote équitable justice, alarmés depuis que nous sommes absent de nos foyers, sentent avec nous combien il nous est sensible d’abandonner contre nos volontés, nos exercices journaliers consacrés pour l’existence de nos familles et de nos frères.
« C’est vous ne dire assé Citoyens pour vous rappeler combien nous sommes utiles à votre ville en qualité de vos voisins, soyez-nous donc propices en frères et que l’humanité que nous vous connaissons tombe sur nous et nos familles, et fasse éclater les rayons de la justice que nous vous demandons. Nous attendons dans ces mêmes sentimens votre délibération et ainsi que votre permission pour pouvoir parrer à nos familles jusqu’au tems de note élargissement.
« Les Maire et Officiers Municipaux et autres habitants de Bezannes,
« COULON, maire ; PERSEVAL, pro.r synd. ; Antoine COULON, assess. ; Etienne LE BOURG, Lj. ; Vieille, municipal ; GOBERT, notable et Offir public ; Brice LE BOURG, notable ; Jean-Baptiste JACQUET, notable ; Gérard GOBERT fils. «
Les calomnies réunies sur la tête de nos concitoyens n’avaient sans doute rien de sérieux, car leur requête fut entendue favorablement en haut lieu.
Après plus de quinze jours de détention, ils obtinrent leur liberté et cela sur l’ordre express du représentant du peuple Bô, ainsi qu’en témoigne le document suivant :
« Suivant l’ordre du représentant Bo, les Membres des Comités de surveillance de la Ville de Reims étant tous réunis dans le lieu ordinaire de la séance de la Réunion, ont arrêté d’après les pièces justificatives que les citoyens Pierre COULON, PERSEVAL, VIVILLE, Antoine COULON, JACQUET, LANGLOIS, Brice LE BOURG, Etienne LE BOURG, GOBERT et son fils, seroient à l’instant mis en liberté et qu’ils seroient rayé sur le Registre de lecroux de ladite maison de détention et ce suivant le procès verbal de ditte séance de ce jour dhuy neuf frimaire lan deuxième de République françoise une et indivisible ».
Le Comité de surveillance de notre commune ne restait pas inactif, il tenait souvent séance. Par quelques extraits que nous allons prendre sur le registre des délibérations, nous montrerons ainsi au lecteur à quoi se résumait l’importance des travaux dudit Comité :
21 brumaire an 11 – Ordonne » aux femmes de Bezannes de porter la cocarde nationale, sous peine d’être déclarées suspectes « .
Le 22 brumaire – Conformément à l’arrêté pris par le représentant citoyen Bô, ordonne » que les cloches, argenterie, dorures et autres effets d’or et d’argent qui se trouvent dans la dite église de la dite commune seront retirés et portés au directoire du district de son arrondissement « .
25 brumaire – Réunion du Comité à l’effet de nommer un membre pour compléter ledit Comité » à défaut d’un de ses membres se trouvant détenu » . Le citoyen Thomas PONCE le remplace.
18 frimaire – Lié SELAPPE, ci-devant garde de la ci devante dame de Saint-Pierre, comparait à la séance pour » déclarer qu’il ne possède plus aucun titre relatif à ses anciennes fonctions « .
5 ventôse – Le citoyen Lié Ponce, le jeune, est obligé de venir faire la déclaration devant le Comité qu’il » possède 4 ruches de mouches à miel appartenant à la veuve LESPAGNOL de Bezannes, et trois autres en commun avec ladite dame » . Le citoyen BOUCHÉ, tisseur, vient déclarer également » avoir six ruches appartenant à la ci-devant dame de Bezannes et huit autres en commun avec elle « .
22 ventôse – Ordonne de faire l’inventaire des biens meubles et objets appartenant au château. » Cet inventaire ne comprend pas moins de 120 articles. Quoique très intéressant et curieux, sa longueur nous empêche de le citer en entier. Signalons encore quelques autres actes concernant cette période :
Le 2 mai 1790 – Lecture faite au prône de la proclamation du roi sur le serment à prêter par les Gardes nationaux, d’être fidèles à la nation, à la Loi et au Roi. » Puis à douze heures de même jour, en la grange de GRANTAMI, on a dressé un autel et nous avons fait le serment requis. » (Registres paroissiaux.)
Le 27 floréal, an II – « Payé 20 livres pour la pose d’un drapeau tricolore sur la flèche du Temple de la Raison. «
Le 20 messidor an IV – Vente du presbytère pour 1.620 livres.
Le 5 fructidor an IV – Vente, au district, d’une maison sise à Bezannes, servant de logement à l’instituteur et de maison d’école, moyennant la somme de 630 livres, à Simon MAREILLE, de Courmas. Pendant la tourmente révolutionnaire, les LESPAGNOL de Bezannes, après la confiscation de leurs biens, eurent à subir les exigences d’autres comités dont ressortissait notre commune, ainsi qu’en témoignent les faits suivants :
I. L’ordre est donné » à M. LESPAGNOL de Bezannes d’envoyer au Comité de permanence de Reims la somme de 50 livres pour son contingent de dépense pour achat de chemises, bas et souliers délivrés aux citoyens requis pour voler à la défense de la République » .
II. Le seigneur de Bezannes ayant émigré, le procureur ordonne que la citoyenne LESPAGNOL, sa femme, fournisse l’habillement et la solde de 8 hommes en remplacement de ses fils émigrés.
III. La citoyenne LESPAGNOL est reconnue suspecte :
1° Comme femme d’émigré ;
2° Comme ayant manifesté des sentiments aristocratiques et antirépublicains.
Et sera mise en arrestation et conduite à la maison de détention. (Comité de la Sect. De la Fraternité du fg de Vesle.)
IV. » Par ordre du Comité de surveillance, perquisition pour procéder à la visite des papiers et effets du nommé DESBROSSES, ci-devant instituteur des enfants du seigneur de Bezannes. » Nous n’avons trouvé que des livres d’histoire, de dévotion et autres ouvrages non suspects. «